Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog d'Émy

Une église maudite

3 Mai 2015, 11:45am

Publié par Ann O'Nyme

Encore un témoignage anonyme que je publie ici :

J'en viens à un point de ma vie où je ressens le besoin d'extérioriser. Je voudrais raconter une histoire qu'on n'entendra jamais dans les médias mainstream : celle de ma tante. Je suis triste de ne retrouver que certains types de témoignage sur le Net. J'essaie avec timidité de montrer une autre face de la vie et du monde par ce témoignage. Ma tante est une personne qui m'a beaucoup aidée, petite, à éveiller ma curiosité et ma générosité pour les autres. En grandissant, je la vois de moins en moins souvent. Je reste malgré cela un peu comme sa fille.


Ma tante a grandi dans une famille originaire d'Afrique subsaharienne dans une petite ville. Elle a été éduquée à la dure. Son éducation est marquée par le protestantisme très conservateur, basé sur la lecture de la Bible et le goût du travail. Son environnement était très sexiste. Sa tante ne voyait pas l'intérêt qu'une femme poursuive des études. On lui a appris à devenir l'épouse parfaite bien docile. Ses seules fréquentations restaient les personnes du clan (famille proche et éloignée). Elle a été mariée très jeune, à vingt ans, puis est partie en France.

Elle a vécu un déclassement énorme entre sa situation privilégiée, sécurisée par la famille au pays, et la France qui traite comme des moins-que-rien les migrants des anciennes colonies. Quelques années après son arrivée en France, elle a été en conflit avec des amis de son ancienne paroisse. Dès lors elle a développé une paranoïa concernant ses affaires : elle croit littéralement que des personnes s'introduisent chez elle pour lui dérober des papiers administratifs ou des objets de valeur. Elle s'est fait installer une porte blindée avec une multitude de clés sur la porte d'entrée et un verrou pour la porte de sa chambre. À ce stade de sa vie, elle n'avait plus personne vers qui se tourner, son mari étant mort des années avant. Elle n'avait aucun ami, ni famille en France.


Elle fit la découverte d'une secte vers les années 2010. Elle s'est radicalisée petit à petit. Au début elle venait à une messe par semaine. Puis plusieurs. Elle a aussi commencé à donner de l'argent via les quêtes, me demandant par la même occasion de contribuer financièrement pour respecter le denier de l’église et sauver mon âme. Il m'a fallu quelques mois pour comprendre ce qui se passait vraiment. Le premier problème survint lorsqu'elle m'a invitée à une messe. Le pasteur demandait de dire à haute voix ce qui n'allait pas, ce qu'on voudrait pour notre famille, pour nous, etc. Et à chaque fois, mon cœur chavirait. J'étais entourée de personne criant leur souffrance à Dieu. Ma tante me voyant silencieuse m'ordonnait d'extérioriser et ne comprenait pas mon malaise…


J'ai assisté à d'autres messes afin de lui faire plaisir. Dans l'une d'entre elle, devant une centaine de personnes, un pasteur clamait que les homosexuels étaient des malades mentaux sans que quiconque ne sourcille. Etant bisexuelle, je me suis sentie tout de suite en danger devant ces idées nauséabondes qui rampaient à quelques pas de là où vivait ma tante alors que la France était censée être un pays progressiste. Elle fut hospitalisée pendant quelque jours à cause d'un accident. Durant cette période, sa foi se raffermit. Cela l'a aidée à trouver un poste plus alléchant et à se calmer concernant les soucis financiers.


Plus sa foi devenait radicale et moins je pouvais supporter de la voir. Elle me conseilla d'aller à des réunions qui expliquent comment bien gérer un couple et garder son mari. Elle m'a aussi parlé d'une section jeunesse où les jeunes adultes pouvaient se retrouver entre eux. Cette église a mis en place un système permettant de s'immiscer dans chaque aspect de la vie du croyant. Un jour elle me dit que j'avais le démon en moi et qu'elle refusait de traîner avec des personnes refusant de se faire aider…

Le coup de grâce s'est produit à une messe à laquelle ma tante avait voulu absolument que j'assiste. Après avoir rechigné, j'ai accepté pour lui faire plaisir. Il s'agissait en fait d'une séance publique d'exorcisme. Les quatre pasteurs dans la salle avaient appelé les quatre volontaires à se mettre devant eux. À ce moment, ma tante m'avait demandé de fermer les yeux. Je ne discernais pas bien ce que les pasteurs disaient comme prière. Ils n'étaient pas synchronisés. Quelque minutes plus tard j'entendis des cris. Je décidai d'ouvrir les yeux, je vis une fille par terre tenue par les mains par le pasteur en train de crier. Puis ma tante me souffla à l'oreille : « Des gens meurent comme ça »… Les cris cessèrent lorsque le pasteur demanda à tout le monde de hurler : « Démon, sors de ce corps ». Ensuite, un pasteur parla de la situation des mosquées en Haïti, comme quoi ils devaient aller bâtir des églises afin de montrer le droit chemin à des haïtiens ayant le « sang chaud »…


Plus d'un mois après cet épisode, je reste choquée. Je suis emplie de rage contre toutes ces églises se servant de la fragilité émotionnelle et matérielle de personnes pour faire leur business. Il s'agit d'une vraie entreprise à endoctriner et ramasser de l'argent sous la peur du jugement dernier. Je constate que 90% des croyants de la paroisse sont noirs et que le fondateur est un homme blanc cisgenre hétéro. Il y a tout un sujet à développer sur les dégâts de l'évangélisation de l'Afrique par l'Occident. Des centaines d'églises se nichent dans les milieux où l'État devrait être présent. Ces églises prolifèrent ici et pas que « là-bas » dans le « Tiers Monde ». L'aveuglement des croyants m'horrifie. Je ne supporte plus le discours apocalyptique de ma tante sur la fin des temps proche et le monde en perdition. Je ne supporte plus le dégoût qu'elle veut instaurer vis-à-vis de mon corps à cause d'une soi-disant sorcellerie dont je serais victime.


En même temps, j'emmerde cette société incapable de comprendre la souffrance des plus démunis et se foutant royalement des croyants. Je vise particulièrement la condescendance des blancs bourgeois. Je me sens invisible dans les médias, impuissante face à la détresse de ma tante et de ces centaines de personnes hurlant et réclamant l'aide de Jésus. Je n'ai aucune idée de la marche à suivre dans cette situation et je vois l'avenir d'une manière incertaine…

( Mai 2015 )

Commenter cet article