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Le blog d'Émy

Non, je ne suis ni un singe, ni une guenon !

19 Août 2014, 14:35pm

Publié par Émy

Hey !

Ça fait un an que j'ai dit que je revenais ! Il était temps que je tienne ma promesse ! o/

 

Il y a environ un mois, un texte qui a visiblement beaucoup plu à certains antispécistes (définition) à été diffusé sur Internet. Son titre : « Oui, Christiane Taubira est un singe. Et moi aussi. ». Écrit par un mec blanc. Ça a son importance.

 

Certes, il est habituel que des titres d'articles soient purement merdiques, qu'ils ne sont pensés que pour attirer du clic mais qu'ils cachent tout de même un article intéressant et de qualité. Pour le coup, aucune bonne surprise : l'article est au niveau de son titre !


Je vais donc décrypter ce torchon et m'en servir comme point de départ pour parler d'un problème auquel j'ai eu à faire face personnellement : le racisme au sein du milieu anti-spéciste (entre autres choses).

 

J'en reviens tout d'abord au texte et pour commencer, je vais rappeler le contexte.

Ce texte a été rédigé après le jugement du tribunal de Cayenne qui condamnait une ex-candidate FN à de la prison pour un photomontage raciste légendé avec des propos de la même teneur.

 

L'article de Dominic Hofbauer critique ce jugement au nom de l'anti-spécisme, soulignant que l'humain est parent du singe, comme si ça avait une quelconque pertinence en l'espèce, comme si le racisme était finalement le moindre des problèmes dans le fait de se faire traiter de singe ou de guenon. Un exemple :

« Dans sa légitime volonté de lutter contre les discriminations, un tribunal peut-il aller à ce point contre la science, et dans une telle confusion des termes ? En réponse à la volonté manifeste d'humilier, la justice peut-elle se contenter de déplacer simplement la frontière arbitraire qui sépare les individus dignes de considération et les autres ? »

Condamner une insulte raciste est donc aller « contre la science ». Soit…

 

MONKEY-EVOLUTION.jpg

Ainsi, on "évolue" du singe vers l'homme (mâle) et du noir vers le blanc… Voilà, voilà !

 

Le fait même que l'auteur de l'article instrumentalise cette affaire pour faire passer son message est en soi problématique. Malheureusement, ce n'est pas qu'une question de mauvais timing, la totalité de son article est à côté de la plaque. Ici, il efface totalement l'aspect historique et politique d'une insulte qui est à la fois - visiblement, ça ne veux pas passer : raciste + sexiste + spéciste.

 

Pour commencer, je trouve qu'il n'est pas anodin que le terme « guenon » utilisé pour parler de Christiane Taubira ait été ici remplacé par le mot « singe ». Ça permet par d'évacuer totalement la question de la misogynie qui est aussi une des composantes de cette insulte. Comme c'est très bien expliqué ici :

http://www.crepegeorgette.com/2013/09/16/christiane-taubira-un-traitement-entre-racisme-et-sexisme/

 

De même, le fait que l'auteur évite soigneusement de parler de racisme pour ne parler que de « discrimination » pour parler de ce qu'a subi Christiane Taubira est aussi lourd de sens, même si ça semble anecdotique. Parfois, l'usage de l'euphémisme est très parlant. Pourquoi ne pas avoir osé lâcher le mot « racisme » pour parler des propos tenus et des images créées (n'oublions pas les montages photos où l'on a montré Christiane Taubira sous les traits de King Kong…) ? La portée d'un tel transfert sémantique tend tout de même à minimiser la portée des propos et même du jugement. Une discrimination peut-être raciste mais un propos raciste va bien au delà d'une « simple » discrimination. Une insulte, ce n'est pas une discrimination, un rejet ; c'est un coup symboliquement porté à une personne qui n'a aucun autre but que de blesser, d'humilier, là où la discrimination n'a que rarement ce genre de prétention.

 

Cette phrase aussi vaut son pesant de cacahuètes :

« Plus de 150 ans après Darwin - et faisant fi de tous les progrès de la biologie évolutive et de l'éthologie cognitive - le caractère offensant de cette comparaison paraît intact lorsque le tribunal correctionnel déclare que "le fait d'assimiler une personne à un animal constitue une insulte", oubliant dans le même mouvement que non seulement les animaux sont aussi des personnes - c'est à dire les sujets conscients de leur propre existence - mais que les humains sont aussi des animaux. »

Plus de 150 ans après l'abolition de l'esclavage, qu'une personne fasse encore comme si les insultes racistes prenaient leur inspiration de tout un contexte raciste négrophobe, colonial et esclavagiste (et j'en passe), c'est quand même fort de café (Oh et j'y pense : la comparaison esclavage-élevage me gonfle au plus haut point mais je m'expliquerai à ce sujet dans un autre article) !

Aucune contextualisation historique de l'insulte n'est ici faite, aucune analyse de ce qui fait que cette insulte est raciste (en plus d'être spéciste, donc), aucune mise en perspective vis-à-vis de la société telle qu'elle est et telle qu'elle fut quand les noirs ont commencé à être assimilés à des primates : plus bestiaux (plus violents, ayant une sexualité incontrôlable), ayant des capacités cognitives censément plus limitées, plus grossiers, et j'en passe. C'est tout ça et bien d'autres choses qui existent dans l'insulte assimilant une personne noire à un singe. Darwin n'a rien – mais alors RIEN- à faire là. C'est tellement déplacer le problème que ça en devient totalement hors-sujet !


Petit aparté : Yves Bonnardel est aussi -à mes yeux- instrumentalisé pour apporter une certaine caution (vu qu'il est pas mal connu et reconnu chez les anti-spé pour ce que j'en sais) et pour lui faire dire ce qu'il ne dit pas, si ce n'est tout le contraire de ce que j'ai lu du texte « Sale bête, sale nègre, sale gonzesse ». Mais je relirai son texte pour en être sûre.
Je trouve bien pratique la position de jeter le racisme aux oubliettes au nom de notions qui se veulent progressistes mais qui ne prennent jamais en compte les contextes sociaux des mots, notions, concepts, comparaisons, métaphores, etc. et des clichés, préjugés et comportements qui y sont associés. Dépolitiser (une partie de) ces questions me semble aberrant et participe au fait que le racisme est de plus en plus difficile à combattre. Au fond, ces positions sont profondément réactionnaires (et j'en ai eu la confirmation par la suite lors d'un autre événement mais ça fera aussi l'objet d'un autre article).

 

Mais n'oublions pas ici la portée sexiste de l'insulte. Je n'irai pas jusqu'à dire que l'on ne l'aurait pas fait s'il s'était agit d'un homme noir (j'en doute quand même), mais l'insulte n'aurait pas convoyé les mêmes clichés. Il y a des nuances dans le racisme selon qu'il touche une femme ou un homme quand les insultes touchent à la sexualité, il me semble qu'ici les femmes noires sont parmi les seuls (si ce n'est les seules) à qui l'on prête une sexualité agressive, prédatrice quand les autres femmes sont généralement vues comme dociles, soumises, passives. Et quand il s'agit de comparer de façon « positive » (mais raciste quand même) les femmes à un animal, on choisira le félin pour des « qualités innées » prêtées aux noires telle la sensualité mais aussi pour l'agressivité (peut-être que c'est aussi pour ça que les couguar sont utilisés pour parler des femmes par forcément noires pour le coup). Et ces stigmates ont la vie dure.

Dans l'imaginaire collectif, les femmes noires sont vues comme étant plus souvent en colère (voire enragées), extraverties, expansives et expressives et j'ai même eu à faire à des personnes qui m'ont fait comprendre qu'il était anormal que je sois timide. On ne peut pas être noire et réservée…

Ainsi, une femme noire peut-être panthère (pour la sensualité), chatte (pour la souplesse) ou tigresse (pour l'agressivité) selon le contexte.

 

Bref, pour en revenir à l'article, si l'on a comparé la Garde des Sceaux à une guenon, ce n'est pas pour sa supposée sensualité mais bien pour sous-entendre une certaine agressivité de sa part, pour souligner qu'elle est moins évoluée qu'un humain lambda (blanc, évidemment) – les animaux étant considérés comme étant stupides par nature – et bien sûr, pour bien mettre l'accent sur son supposé manque de qualités qui en feraient une humaine à part entière (je pense que pour le coup, il s'agirait de valeurs liées à la famille et à un certain ordre moral).

Ce serait trop simple s'il ne s'agissait que de simplement la comparer à un animal. La dénonciation du spécisme aurait eu, pour le coup, du sens dans une société débarrassée du racisme et du sexisme. Mais pour ce que j'en sais, nous ne sommes pas dans un paradis féministe et anti-raciste ! Le racisme, le spécisme et le sexisme fusionnent dans l'insulte "guenon". Du coup, analyser l'un revient à minimiser (voire nier) l'existence des deux autres rapports de domination contenus dans ce terme.

 

Vouloir séparer ici les notions de spécisme, de sexisme et de racisme est ce qui rend ce texte raciste (et d'autant plus sexiste que ce thème n'est même pas évoqué) pour moi. La question est bien trop complexe et nuancée pour être tranchée de façon aussi simpliste que le fait ce texte.

Évacuer l'une ou l'autre de ces composantes quand on analyse une insulte comme celle-ci, minimiser cette composante, voire l'effacer et la conséquence de cela est la totalité des oppressions concernées en ressort parfois renforcée. En plus du fait que ça n'apporterait qu'une compréhension plus que partielle de la signification et de la portée de l'insulte.

Crêpe Georgette ne parle pas de spécisme dans son article (et finalement, tant mieux si elle n'est pas sensibilisée à la question) et Dominic Hofbauer n'a que faire du racisme et encore moins du sexisme dans ce qu'il veut être une analyse.

Je n'ai que peu de soucis avec la première puisque le spécisme n'est toujours pas vu comme étant un problème dans notre société et il est assez difficile à appréhender. Mais le racisme et le sexisme sont connus, reconnus comme des problèmes sociaux à part entière et condamnés à juste titre.

 

Quand on est sensibilisé à l'anti-spécisme, il est impardonnable de faire comme si les discriminations interhumaines étaient des problèmes moindres parce qu'il y aurait moins de morts et/ou parce qu'elle concerne l'espèce privilégiée. Ce n'est pas le nombre de morts qui rend un problème important, contrairement à ce que semblent penser un certain nombre d'anti-spécistes. La moindre mort provoquée par le racisme, la misogynie, la lesbophobie, l'homophobie, la transphobie et j'en passe est en soi une mort de trop. Si on commence à faire des comptes, on perd de vue l'essentiel : la lutte pour l'abolition de toute discrimination, quelle qu'elle soit.

 

J'en reviens encore au texte.

Je vais faire l'impasse sur la paragraphe se vautrant dans le HS avec son évocation de la Planète des Singes, mon seul argument étant : WTF ? Sérieusement ?! Où est le rapport avec la choucroute végane ?!

DoctorFacepalm.png

 

« De nos jours, on tolère moins que par le passé les discriminations fondées sur la couleur, la nationalité, le sexe, l'extraction sociale, la maladie ou le handicap. Cependant, cet élargissement du cercle des égaux s'est opéré en invoquant notre commune humanité. Pour ce faire, les mythes glorifiant la spécificité humaine ont été mobilisés à plein. De sorte que l'intégration des uns a été acquise en applaudissant à l'exclusion des autres, et qu'un progrès qui repose sur des bases aussi fragiles laisse la porte ouverte dans le sens d'un retour en arrière. Au fond, que fait-on de mal aux esclaves, aux déportés, aux victimes des guerres et génocides, à ceux que des intérêts économiques condamnent à une vie de misère? On les traite comme des bêtes. On les traite à tort comme il est normal de traiter les bêtes. On a utilisé le mépris des animaux pour cimenter l'égalité humaine, et on continue. »

Il n'aurait pas été mal-venu de définir de quel « passé » il parle. OK, c'est mieux pour les noirs que pendant l'esclavage. Seulement, le jugement du tribunal de Cayenne qu'il est si prompt à critiquer et les événements qui y ont mené ne montre-t-il pas qu'il y a encore beaucoup de chemin à parcourir avant de parler de « cercle des égaux » incluant les femmes, les personnes racisées, les lesbiennes, les homos, les handicapéEs, les pauvres, les trans, les « tout ça (ou presque) à la fois » ? Et je suis gentille de ne parler que du racisme qui a mené à ce jugement !…

 

Enfin, affirmer avec un tel aplomb que c'est le spécisme qui a été le seul et unique moteur les progrès supposés dont il parle me fait complètement perdre mon latin. Ce type n'a RIEN compris.

Quand on dénonce le racisme, le sexisme, la lesbophobie, la transphobie ou autre, on ne le fait pas au nom d'une prétendue dignité humaine mais au nom de concepts tels que la liberté, la justice, l'équité, l'éthique, et j'en oublie, mais aussi la dignité tout court et même parfois simplement pour sa survie et celle de toute personne d'une catégorie dominée. Ne fait-on pas appel à ces notions dans le mouvement animaliste ?

 

« Ainsi, les discours pompeux et auto-satisfaits sur une prétendue dignité humaine ont deux défauts considérables: en fondant la notion d'égalité sur un arbitraire biologique, ils n'empêchent pas seulement d'élargir le champ de notre considération aux autres espèces capables de souffrir, ils nous empêchent aussi de reconnaître que la sensibilité est, précisément et pour chacun d'entre nous, la seule chose qui compte, et que nous avons tous en commun. »

Les noirEs sont rejetéEs de l'espèce humaine à laquelle illes appartiennent et illes ne devraient pas s'en plaindre au nom de l'anti-spécisme et parce que le concept de « dignité humaine » est une connerie ? Pourquoi ce type nous parle de biologie comme s'il n'y avait que ça quand il s'agit de rejet, de haine, de mépris clairement affichés qui mènent justement à des souffrances qu'il ne connaîtra jamais ?!

Toutes les discriminations reposent sur quelque chose et ici, c'est la biologie. C'est le point de départ de la quasi-totalité des discriminations. Et c'est sur ce constat que se base l'analyse des rapports dominants/dominéEs. Je trouve son raccourci « un peu » violent.

 

Et encore une fois, il sépare là le spécisme de toutes les autres formes de discriminations/dominations comme si elles ne pouvaient en aucun cas être liées voire confondues : En soi, la femelle est considérée comme inférieure au mâle, quelque soit son espèce.

Quand il s'agit d'animaux non-humains (Je déteste le terme « non-humains » qui nous place en référence. Appelons les… Laguz tiens ! Et nous serons les Beorc. Un bisous (virtuel ou non) à quiconque me donnera la référence !:p), on leur calque tel ou tel défaut que l'on emprunte (en plus) aux humains beorcs ! Et ce, bien plus qu'aux mâles valorisés ou plaints selon leur statut/rôle vis-à-vis des femelles. On valorise les lions qui exploitent les lionnes, on plaint les mâles mantes religieuses dévorés par ces horribles mangeuses d'hommes. J'imagine qu'il y a des exceptions mais ce ne sont que des exceptions qui n'infirment en rien la tendance générale. Et ce qui est pratique avec les animaux non-humains laguz, c'est que comme il en existe de nombreux types, on n'est jamais à court de support de comparaison / stigmatisation ! Et je tiens à ajouter que les oppressions se cumulant les unes aux autres en s'amplifiant mutuellement, les femelles laguz sont, de fait, bien plus dévalorisées que les femelles beorc, puisque n'appartenant pas à l'espèce dominante que nous sommes.

 

Enfin, ce dernier paragraphe (comme tout le texte, je le concède) n'a aucun sens. OK, nous souffrons tous, que nous soyons humains ou pas. Mais comment peut-on partir du principe qu'il faut prendre les souffrances de tout un chacun en compte tout en niant ces souffrances quand elles sont provoquées par des propos et actes qui relèvent prétendument uniquement de notre appartenance à l'espèce humaine ?

 

Je tiens pour finir à piquer les propos d'une pote que je trouve parfaits :

« A mes yeux, l'article ne se contente pas distinguer le spécisme et le racisme de l'insulte, ce qui serait déjà très problématique, ni même de trop laisser de côté le contexte social : par ses formulations, l'auteur atténue complètement l'aspect raciste de l'insulte, en utilisant un ton très détaché, très "universitaire pouet pouet". Il n'utilise même pas le terme "racisme", et on dirait qu'il déploie des efforts monstrueux pour minimiser le racisme de cette insulte :

« Dans le cadre de ce jugement, il y avait sans doute suffisamment matière pour insister sur l'intention d'humilier, et sur la discrimination évidente qui consiste à réserver de telles comparaisons à une catégorie de personnes seulement. »

"Dans le cadre de ce jugement" et "sans doute", ça apporte quoi au juste ?

"Dans le cadre de ce jugement" semble insinuer que dans notre société, hors du cadre de ce jugement, qualifier une personne de guenon peut couramment ne pas être une insulte, ne vise pas à humilier ? Ce qui peut dans l'absolu être le cas, mais ne le sera qu'une fois sur 100 000, dans une réunion d'antispécistes, et encore. J'ai déjà entendu sans tiquer des gens dire "je suis un animal", et ça ne me pose pas de problème ; mais "un animal" n'est pas "une guenon", et il y a une différence entre SE qualifier et qualifier AUTRUI sans son accord. La dernière situation pose problème dans pas mal de contextes, même quand le qualificatif n'est pas péjoratif. Mais bref, ce n'est même pas la question ici.

"Sans doute" introduit, paradoxalement, un petit doute. Quand on est sûr d'un fait, on ne rajoute généralement pas de "sans doute", "sûrement", etc.

Au mieux, l'auteur n'a pas vu le problème, et il a perdu une occasion de se taire.

Au pire, il s'en foutait, et c'est dégueulasse.

Dans tous les cas, les réactions au soulèvement du problème en disent long sur la "blanchitude" de la "communauté antispéciste", et la volonté d'invisibiliser les problèmes de racisme en son sein. »

Tout ça pour dire qu'un article bien meilleur, bien moins stupide et « discriminant » (moi aussi, je fais dans l'euphémisme !…) et bien plus pertinent aurait pu être écrit à propos de l'insulte en elle-même et non sur le jugement de celle-ci par un tribunal.


 

Voilà, c'était mon article introductif sur les questions de discriminations (racistes, sexistes, lesbophobes, homophobes, etc.) dans le mouvement anti-spéciste. Et ça ne fait que commencer !


J'annonce aussi que je mets en place une modération un peu plus sévère dans mes commentaires. :)

 

À bientôt !

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