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Le blog d'Émy

Parlons kreyòl

8 Juin 2016, 12:40pm

Publié par Émy

Cet article a été publié en version réduite dans le magazine Devoir de Mémoire.

Cet article a été publié en version réduite dans le magazine Devoir de Mémoire.

Parlons kreyòl

« Parler une langue, c'est assumer un monde, une culture » Frantz Fanon

Et c'est aussi, toujours selon Fanon, « supporter le poids d'une civilisation ».

Ces citations introduisaient et terminaient tout un chapitre de « Peau noire, masques blancs » dans lequel était traitée la question du rapport conflictuel des Caribéen-ne-s avec les langues créoles. Un rapport violent et chargé du poids de la colonisation et du racisme, qu'il soit intégré ou provenant de l'extérieur.

Le but de cet article est d'initier une analyse concernant le rapport des familles et des individus exclusivement arfo-descendant-e-s aux kréyòls des Caraïbes (Martinique, Guadeloupe, Haïti) et de l'Île Maurice en se basant en partie sur les points de vue de personnes nées soit sur place, soit dans l'hexagone.

Les témoignages récoltés ont été donnés par des personnes ne résidant pas ou plus dans les terres créolophones sus-citées, ou seulement de façon occasionnelle et ayant entre 20 et 71 ans environ. Je suis moi-même originaire de la Martinique mais née à Paris et ai demandé la participation de mes deux parents.

Je précise que les personnes interrogées sont « afro-descendant-e-s » car c'était plus pertinent dans le cadre de la commande qui m'a été faite par le magazine « Devoir de Mémoire » (qui ne m'a toujours pas payée pour cet article d'ailleurs).
Les personnes créolophones peuvent par ailleurs être (d'ascendance) Chinoises, Indiennes, Viêtnamiennes ou même Libanaises.

Et le rapport qu'entretiennent ces personnes avec les langues créoles pourraient être particulièrement pertinent mais devront faire l'objet d'une autre étude, probablement menée par des personnes concernées par la question.

Frantz Fanon

Frantz Fanon

Qu'appelle-t-on « Créole » ?

Les langues créoles sont des langues formées en très peu de générations, sur une base de rupture pouvant être particulièrement brutale et violente et qui a poussé des populations entières à renoncer à leur langue d'origine pour en adopter une autre, souvent coloniale1.

Il en fut ainsi concernant la création des langues parlées dans les lieux où furent pratiqué l'esclavage, par exemple en Guyane ou dans les îles des Caraïbes. Ces esclaves qui ont été déporté·e·s du continent africain ont donc perdu, avec tout espoir de retour, le contact avec leur terre natale et ont dû s'adapter, notamment en créant et adoptant des langues hybrides empruntant des éléments de la langue coloniale et des langues des déporté·e·s, qui devinrent les créoles qui existent actuellement.

Concernant les îles du Pacifique et de l'Océan Indien, le contact fut relativement moins violent mais une rupture a quand même été à l'origine de création de créoles en ces lieux.
Ce sont tous ces aspects qui rendent ces langues spécifiques et fondamentalement différentes d'autres langues régionales, comme le breton (qui a évolué sur des siècles) ou le basque (qui est une koïnè : variante « inter-dialectale » d’une langue1) et surtout des langues coloniales que sont l'anglais et le français2.

Selon l'endroit où ces langues sont parlées, on en parlera comme étant des créoles à base française, anglaise, portugaise ou encore espagnole. Même si les linguistes ne sont pas tous d'accord sur l'origine et la création de ces langues, les apports des langues parlées par les populations déportées et réduites en esclavage ne sont que rarement pris en compte dans l'imaginaire collectif.

Ces apports sont pourtant loin d'être anecdotiques : les langues parlées dans l'ouest africain, notamment dans les royaumes du Bénin (allant du sud-ouest du Niger au Togo et englobant une partie du Bénin actuel), du Kongo (sud des deux Congo, sud du Gabon et nord de l’Angola) et du Mali (Sénégal, Gambie, Guinée, Niger…)3 ont largement influencé la structure des langues créoles par la grammaire, la syntaxe, certains mots de vocabulaire, entre autres4  5.

Il est donc faux et impropre de parler de créoles de « base » française, anglaise ou espagnole puisque la base, le squelette de ces langues proviennenent du continent africain. Parler de « base » européenne revient à placer les langues du colon au centre de la construction des langues créoles.

Le royaume du Sénégal avant la colonisation

Le royaume du Sénégal avant la colonisation

Quel est le rapport des créolophones avec leurs langues ?

De façon très globale dans la quasi-totalité des régions créolophones – avec des exceptions notables telles qu'Haïti – les langues créoles sont très mal considérées pour ne pas dire complètement dépréciées : Langue (du) pauvre, vulgaire, empêchant la maîtrise de la langue française donc toute ascension sociale, etc., les langues créoles marquent aussi les rapports de classe aux sein des sociétés où l'on parle ces langues. Dans les études5 et témoignages récoltés pour cet article, il ressort clairement que les kreyòls sont parlés uniquement dans des cadres très définis : en famille ou entre amis, à des personnes appartenant à une classe souvent considérée comme subalterne (enfants, classe populaire, employé·e·s) et entre membre de ces mêmes classes.

À l'inverse, les langues impériales (ici, le français) sont souvent celles utilisées pour marquer son respect voire sa déférence à l'égard des individus ou institutions auxquels on s'adresse. Ainsi, le français sera la langue de l'élévation sociale, celle pratiquée dans les administrations, celle que l'on utilise pour parler à ses parents – quand on est enfant – à ses professeurs ou à ses supérieurs hiérarchiques.

D'ailleurs, selon João, né en Guadeloupe et un des auteurs du blog : « Le blog de João », « les parents nous parlent en créole mais considèrent que si on leur répond en créole guadeloupéen on leur manque de respect, parce qu'ils ont malgré tout une vision négative de la langue (ce serait plus "vulgaire"). Et ils veulent qu'on "réussisse" donc on doit maîtriser le français. ».
On en revient au créole comme frein à la réussite à l'opposé du français, langue de l'ascension sociale.

De plus, une certaine dose de sexisme existe dans la façon dont on perçoit la pratique du créole. Cette perception est surtout perçue par les personnes natives des Caraïbes. Ainsi, Auriane affirme que les femmes parlant créole sont vues comme des « walpa » : femmes vulgaires et « masculines ».

Ce que confirme Raphaële qui dit aussi qu'iel a observé dans sa famille que « les hommes noirs peuvent parler créole, alors qu'une une femme noire qui parle créole est vulgaire » et elles sont les premières à abandonner l'usage de cette langue. Nadine ajoute enfin qu' « en Haïti, les hommes de classe moyenne parlent rarement créole aux femmes qui ne sont pas des proches ».

Tout ceci est en grande partie dû – entre autres choses – à la perception dont il était question en début de chapitre, auxquelles s'ajoute le racisme qui inscrivait les langues créoles dans une continuation de l'infériorité naturelle des noir-e-s, incapables de parler une langue noble et complexe que sont les langues des colons et devant passer par une simplification de celle-ci pour être assimilée. C'est ainsi que les kréyòls sont encore aujourd'hui perçus comme du « petit nègre » par des personnes non habituées à entendre ces langues et quelque peu racistes sur les bords…
C'est aussi quelque part ce qui justifie que l'on parle encore aujourd'hui de « base » française, anglaise, néerlandaise ou espagnole ou autre quand le français, l'anglais ou l'espagnol n'ont, jusqu'à récemment du moins, qu'une influence relative dans la construction des langues créoles.

Parlons kreyòl

Les rapports intra- et extra-familiaux

Bien qu'étant considérée comme langue maternelle par toutes les personnes interrogées, le rapport avec les créoles est complexe et parfois douloureux car il peut signifier un manque d'une partie de son identité. De plus, il est cause du rejet parfois violent dont souffrent les natifs de métropole, qui deviennent « négropolitains », « nègres blancs » ou « vacanciers/touristes » aux yeux des natifs des Caraïbes lors de voyages de retour au pays (qui aurait dû être) natal. Rejet qui peut cependant s'estomper si l'on est en capacité de parler au moins quelques mots créoles.

Pourtant, cette exclusion peut rester très présente selon d'autres critères : homosexualité ou transidentité par exemple et entraîner un éloignement voire un abandon des langues et des cultures créoles dans leur ensemble de la part des personnes concernées. Ainsi, une des personnes que j'ai interrogé me dit ceci :
« Pour moi le rapport que l'on peut avoir au créole à un lien avec le fait que l'on puisse ou pas s'intégrer dans la société créole. Pour moi, ça n'était pas envisageable du fait de ma sexualité alors je me suis tourné très naturellement vers d'autres options ».

Concernant les natifs des Caraïbes et de la Réunion, les kreyòls martiniquais, guadeloupéens, réunionnais étant parlés partout ou presque, l'assimilation de ces langues fait partie du processus de développement et de socialisation. À peu près tout le monde parle kreyòl, et ce, partout ou presque. Les occasions de le pratiquer sont donc nombreuses.

À l'inverse, la plupart des témoignages récoltés chez les personnes ayant grandi hors des Caraïbes relatent du fait que leurs parents ne leur parlaient jamais ou presque en créole au quotidien, rendant leur acquisition de la langue parentale incomplète dans la mesure où elle est souvent plus ou moins comprise sans être parlée.

Les raisons pour ça sont diverses. Elles peuvent directement être liées à la mauvaise perception des langues créoles : certains parents interdisaient à leur enfants de parler créolecar l'idée fausse selon laquelle la pratique du créole empêcherait de parler correctement le français reste assez présente. Le créole peut aussi avoir été oublié ou ne jamais avoir été parlé par un des parents (parce qu'il est lui-même né en hexagone par exemple), rendant la communication en français dans la famille obligatoire ou presque. Ma mère a dû éviter de parler créole à la maison car mon père l'avait oublié, pour donner un exemple. Enfin, il y a une sorte de pudeur face aux français qui ont souvent une vision très exotisante des Caraïbes : rares et chanceuses sont les personnes qui ne se sont pas retrouvées face à une personne qui se permet de singer le créole à la seconde où l'on a fait part de sa région d'origine avec une attitude qui en dit long sur ses préjugés envers les Caribéen·ne·s. Cette attitude a tendance à déclancher une sorte de réaction de défense du type : « Non, désolé·e, je ne parle pas créole » et – à force de répétition de ce schéma – inhibe au passage toute éventuelle assimilation de cette langue voire toute volonté même de le faire.

En outre, une large majorité des personnes interrogées étaient catégoriques quant au fait que pour les réprimandes, les ordres et parfois pour les insultes, le créole était toujours la langue utilisée. Inconsciemment, le créole est plus ou moins devenu la langue de la punition pour au moins une partie de ces personnes.

Mais les Caraïbes ne sont pas en reste de ce point de vue puisque : « souvent les gens lient le créole à l'énervement et à la vulgarité » selon Auriane, née en Martinique et arrivée en métropole il y a moins de 10 ans.

Malgré tout, les Caribéo-descendant·e·s exilé·e·s peuvent voir dans les langues kreyòls une possibilité de création de lien entre les individus et comme le dit Sandra, Martiniquaise ayant grandi en Côte d'Ivoire : un « espace de complicité avec des créolophones », un espace de protection contre la société qui reste, malgré ses dénégations et autres discours hypocrites, très hostiles – entre autres – aux Afro-descendants dans leur ensemble. Et ce, même si ces espaces restent limités par la non-maîtrise du créole pour la plupart de ces personnes.

Il n'en reste pas moins que pour une partie des personnes intérrogées, les langues créoles sont des langues de résistance au silence, à l'impérialisme et à l'intégration forcée qui veut rendre invisible tout ce qui sort de la norme dominante.

Parlons kreyòl

Conclusion

Énormément de choses restent à dire quant à tout ce qu'évoquent les créoles aux personnes interrogées, à la place de ces langues dans les familles et sociétés afro-descendantes créolophones du monde entier, et sur les menaces qui pèsent sur ces langues ; le sujet ayant à peine été effleuré dans cet article.
Et si l'on a pu voir que les langues créoles des îles françaises des Caraïbes restent aseez largement méprisées, stigmatisées et menacées, la situation tend à évoluer grâce à diverses initiatives cherchant à réhabiliter et promouvoir les langues et cultures kreyòls existent. Par exemple, le Groupe d'Études et de Recherches en Espace Créolophone (G.E.R.E.C) regroupe des chercheurs tels que Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant publiant ou ayant régulièrement publié textes, revues, et autres ouvrages de références et a la mise en place du CAPES de créole.
Il y a aussi la maison d'édition Caraïbéditions qui publie littérature, essais romans en kreyòl ou en français ainsi que des BD et romans traduis dans plusieurs langues créoles (Le Petit Prince, Titeuf, le Petit Nicolas…).

Et c'est sans compter l'apport des associations caribéennes en métropole qui, même si elles ne sont pas spécifiquement vouées à la promotion des langues créoles, peuvent permettre de garder un lien avec celles-ci.

Il existe donc un petit espoir que les langues créoles se débarrassent un jour enfin des stigmates qui pèsent sur elles et qu'enfin – à l'instar de ce qu'il se passe actuellement en Haïti – les langues kreyòls du monde rayonnent enfin comme il se doit.

Sachez pour finir que le 28 octobre est la date de la Journée internationale de la langue et de la culture créoles.

Parlons kreyòl

Références :

1 Michel Launey et Alain Kihm, « Créoles, pidgins et koïnès », Programme Sorosoro [En ligne], mis en ligne en 2009, consulté le 27 août 2015.
URL
 : http://www.sorosoro.org/les-langues-dans-le-monde/creoles-pidgins-et-koines/

2 Alain Kihm, Sibylle Kriegel, Marie-Christine Hazaël-Massieux, Jean Bernabé, Isabelle Léglise, Christine Deprez, Claudine Bavoux, Lambert Félix Prudent, Sylvie Wharton, Axel Gauvin, Fritz Berg Jeannot, Robert Chaudenson,
Langues et cité, n° 5 : les créoles à base française (version 2011), bulletin de l'observatoire des pratiques linguistiques [En ligne], mis en ligne en 2011 sur le site du ministère de la culture et de la communication, cunsulté le 27 août 2015
URL
 : http://www.culturecommunication.gouv.fr/Politiques-ministerielles/Langue-francaise-et-langues-de-France/Observation-des-pratiques-linguistiques/Langues-et-cite/Langues-et-cite-n-5-les-creoles-a-base-francaise-version-2011

3 Auteur inconnu « Le créole, héritage africain », negronews.fr [En ligne], mis en ligne le 23 mars 2015, consulté le 27 août 2015 :
http://negronews.fr/2015/03/23/culture-le-creole-heritage-africain/
(Article d'abord publié par le site : http://trendynewz.fr/ qui semble avoir disparu très récemment)

4 « Royaumes et empires d'Afrique » Planète Jean Jaurès [En ligne], mise en ligne en 2015, consulté le 27 août 2015.
URL :http://planetejeanjaures.free.fr/geo/afrique-empires.htm

5 http://creoles.free.fr/

6 Daniel Barreteau & David J.H. Heeroma, « Des élèves de troisième s'expriment sur le français et le créole en Martinique », Manioc [En ligne], mise en ligne en 2003, consulté le 27 août 2015.
URL : http://www.manioc.org/recherch/HASH952f1810b0d88fa1654dc30

Stéphanie Condon, « Pratiques et transmission des créoles antillais dans la “troisième île” », Espace populations sociétés [En ligne], 2004/2 | 2004, mis en ligne le 21 janvier 2009, consulté le 02 septembre 2015.
URL : http://eps.revues.org/182

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