Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog d'Émy

Le terme « banlieue », entre racisme et mépris de classe

29 Mai 2016, 11:25am

Publié par Émy

Un ciel de banlieue difficile

Un ciel de banlieue difficile

Selon l'encyclopédie Larousse en ligne, le terme « banlieue » désigne « […] un espace urbanisé situé à la périphérie d'une ville centre et dépendant de celle-ci pour les emplois, les services (notamment les commerces) et les transports. Selon les pays, la banlieue représente des portions plus ou moins importantes de l'espace national et regroupe un pourcentage très variable de la population totale. […] »

Pourtant, ce n'est pas tellement ce qui ressort quand le terme « banlieue » est évoqué.

Dans les faits, le terme « banlieue » est, systématiquement ou presque, utilisé pour décrire des lieux pas très bien déterminés – pour ne pas dire fantasmés – situés en périphérie de grandes villes, « territoires » à la fois très proches géographiquement et très loin des préoccupations du reste du pays (sauf quand il s'agit de sécurité) et correspond un poil plus à la définition sociologique donnée par cette même encyclopédie :

« En France, la fonction résidentielle de la banlieue procède, pour une majorité de personnes, plus d'une nécessité que d'un choix. Le choix de la banlieue dite « résidentielle », avec la connotation valorisante pour le cadre de vie qui est alors attachée à ce mot, est réservé aux familles aisées.

En revanche, la banlieue est une nécessité pour les familles qui soit ont été chassées du centre-ville de l'agglomération par le coût de l'immobilier, soit sont issues de l'exode rural ou de l'immigration et disposent de revenus insuffisants pour vivre dans le centre-ville. C'est au sein de cette masse d'habitants, répartis dans environ 700 « ghettos urbains » à la périphérie des grandes agglomérations, qu'est né le « mal des banlieues » aux facteurs multiples : économiques, sociologiques et politiques.

Les facteurs économiques tiennent à la précarité que ressentent les familles frappées par le chômage, et qui sont parfois menacées d'expulsion. La conséquence en est la prolifération des petits métiers ou plus gravement des trafics en tout genre, ainsi que le nombre élevé d'enfants en échec scolaire (malgré la politique des Z.E.P.) : tous les ans, plus de 160 000 d'entre eux sortent du système scolaire sans formation, et sept jeunes sur dix issus de l'immigration sont exclus du marché du travail.

Les facteurs sociologiques résultent des précédents. Ils se mesurent à la concentration dans les banlieues dites « difficiles » de populations qui sont autant de ferments d'insécurité (culminant dans les zones de non-droit), de repli identitaire, éventuellement de racisme en acte, et de dissolution du lien parental et familial.
Les facteurs politiques sont flagrants. L'urbanisme qui a délaissé le « pavillon de banlieue » au profit d'un habitat locatif en cité est devenu la source de multiples nuisances. Le sous-équipement en locaux à usage collectif ne saurait partout être compensé par l'action d'associations cependant nombreuses.

Dans ces conditions, les familles qui le peuvent quittent la banlieue – notamment les retraités qui ont une région d'origine –, en rompant cette fois le lien social.
Le mal des banlieues a pour corollaire la montée des actes de violence, en principe épars, prenant pour cibles tant les personnes que les biens privés et publics. Les émeutes urbaines de l'automne 2005 leur ont donné un caractère massif non seulement en région parisienne, où celles-ci sont apparues, mais sur l'ensemble du territoire français. »

 

Pourtant, pour être honnête, je trouve cette définition peu claire voire très superficielle. Quelles sont les « nuisances » évoquées ? Qui sont les auteurs et les victimes des actes de « racisme en acte » ? Pourquoi le racisme institutionnel n'est-il pas évoqué d'ailleurs ?

Cette définition succincte contient un des aspect problématiques que je souhaite analyser dans cet article.

Coucher de soleil en banlieue difficile

Coucher de soleil en banlieue difficile

Ceci étant dit, je tends à préférer cette analyse de l'Encyclopædia Universalis en ligne :

« La représentation négative des banlieues, qui a en France une histoire propre, s'est particulièrement durcie et cristallisée au cours de la longue crise sociale du dernier quart du XXe siècle durant laquelle l'image de la « banlieue » s'est réduite quasi exclusivement à celle des « cités », « quartiers de relégation », « quartiers défavorisés » ou « quartiers sensibles ». Annie Fourcaut, historienne reconnue de la banlieue parisienne, évoquait ainsi la banlieue : « À l'inverse du cas nord-américain où l'idéal banlieusard, utopie non collectiviste basée sur la primauté de la propriété privée et de la famille individuelle constituée depuis la fin du XIXe siècle, règne sur l'esprit des classes moyennes, la banlieue reste [en France] trop souvent synonyme d'espace de résidence et de travail populaires, voire d'exclusion. Qu'aient toujours existé des banlieues aisées et diverses, que la résidence en périphérie soit le plus souvent une conquête ou un choix ne modifient qu'à la marge les représentations dominantes. »
Nul doute que ce constat n'ait pris encore plus de force après les trois semaines d'« émeutes urbaines » de novembre 2005 qui ont fait connaître au monde entier la situation, socialement explosive, des banlieues françaises. Aujourd'hui, sa caractéristique principale est de cumuler une série de handicaps économiques (faible niveau des revenus, fort taux de chômage, proportion élevée de RMIstes) et sociaux (échec scolaire, poids des familles monoparentales, délinquance juvénile). Une autre de ses caractéristiques, non moins importante, est qu'elle apparaît de plus en plus, à travers les jeunes qui y habitent, comme une menace sociale et comme un lieu qui fait peur.
»

Source : Jean BASTIÉ, Stéphane BEAUD, Jean ROBERT, « BANLIEUE  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 mars 2015. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/banlieue/

Les représentations politico-médiatiques classiques entretiennent cette peur et les clichés pesant sur la banlieue. Rares et chanceuses sont les personnes n'ayant jamais vu, lu ou entendu un reportage sur les dangers de « la banlieue », où l'on risque de se faire agresser à chaque coin de rue et où même la police craint de se rendre.

Pour être claire, j'aimerais faire un état des lieux de ce qu'évoque le terme « banlieue » pour beaucoup : « la banlieue » est un concentré de tous les stéréotypes qui pèsent sur les pauvres : iels sont sales, fainéant-e-s, profiteureuses, grossier-e-s et stupides, ont un mode de vie « de sauvage », etc. ; et sur les étrangers : iels sont sales, refusent de s'intégrer, sont fainéants et profiteurs, sont idiots, sont des « barbares » égorgeant des moutons dans des cages d'escaliers et ne respectant pas les us, coutumes et lois de la France, etc.
D'ailleurs, Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l'intérieur, n'a-t-il pas jadis parlé de « sauvageons » pour qualifier  les « jeunes de banlieue » ? (propos exacts et complets ici : extrait du JT de France 2 du 12 janvier 1998) ? Précedant de presque une décénnie un autre ministre de l'intérieur : Nicolas Sarkozy, qui lui qualifiait ces mêmes jeunes de « racaille » à nettoyer au Kärcher. Vous constaterez que les ministres de l'intérieurs français portent une affection toute particulière envers ces dits jeunes de banlieue !…

Ici grossièrement résumés, les clichés touchant les habitant-es de « banlieue » souvent dite « difficile » ne sont pas les mêmes selon qu'il s'agisse d'hommes, de femmes, des noir-es ou de maghrébin-nes, de jeunes ou de primo-arrivants (d'ailleurs, les LGBT n'existent pas ici paraît-il...) :

Les jeunes hommes sont souvent dépeints comme affichant une virilité exacerbée et sauvage, comme étant vulgaires, violents, fondamentalement homophobes, misogynes et antisémites, peu voire pas instruits donc incultes et stupides. Ils sont aussi souvent voire toujours décrits comme portant des sweats à capuche, parlant avec un accent étrange et ponctuant toutes leurs phrases par « wesh », traînant en groupe dans l'espace public, dealant et/ou consommant du cannabis, n'écoutant que du rap* et fuyant toute musique classique, d'ailleurs opposée à ce même rap en tant que musique classique (Montrouge : il chasse les dealers avec des opéras de Mozart) et harcelant les meufs.

*Il y a beaucoup à dire sur les doubles standards racistes et classistes qui pèsent sur ce style musical, d'ailleurs toujours opposée dans l'imaginaire collectif à la musique savante (nomination « vraie » de la musique classique, déjà, ça en dit long...) : le rap est « sauvage », le classique est « civilisé ».

Les jeunes femmes de leur côté, sont d'éternelles victimes quand elles ne sont pas elles mêmes délinquantes. Pour autant, cette représentation se fait rare et est d'un sexisme, d'une condescendance, d'un paternalisme et d'un racisme à faire peur.  Ou alors, plutôt que d'être considérées comme des délinquantes, il arrive que ces femmes, mêmes mineures soient perçues comme étant des ennemies de la République et de la laïcité.

Elles sont aussi perçues comme étant des mères soit dépassées, soit autoritaires castratrices quand elles ont passé l'âge de traîner en bande.

Quand elles sont victimes, elles le sont souvent des hommes, surtout s'ils sont musulmans. Elles sont censées subir une interdiction tacite de porter des jupes, au risque de se retrouver prises dans des « tournantes » qui sont d'ailleurs pour les médias de masse une sorte de rite de passage à l'âge adulte. Plus communément, les « filles de banlieue » sont, pour les laicards patriarcaux, victimes de la religion (Ce harcèlement religieux qui progresse : les jeunes filles de banlieue sont-elles abandonnées à leur triste sort par la société française ?).
C'est un stéréotype qui touche tout particulièrement les musulmanes, surtout celles originaires du Maghreb : Leurs pères, leurs maris, leurs frères, leurs oncles leur interdisent le port de la jupe et les obligent donc à se voiler, leur interdisent telle ou telle activité, les prive de toute vie sociale afin de les préparer à un mariage forcé au « bled » avec un homme qui a le double de leur âge et qu'elles ne rencontreront que le jour des noces. Concernant les noires, elles risquent plus ou moins la même chose avec en sus la certitude d'être excisées pendant des vacances d'été en famille.

Tout ceci est utilisé sans nuance aucune de la part des pouvoir public pour justifier la mise en place de tout un arsenal de lois et de  campagnes  accompagnées de discours, toujours plus paternalistes et racistes les unes que les autres. À croire que ces jeunes femmes sont incapables de réfléchir par elles-mêmes, de prendre leurs propres décisions et qu'elles avaient impérativement besoin du sauveur blanc pour les sortir de l'obscurantisme religieux imposé par des proches qui n'en demandaient pas tant. Bien sûr, c'est pour leur bien et si elles ne s'en rendent pas encore compte, elles remercieront les instigateurices de lois les excluant de la société plus tard !

 

« Bouge pas ! Je vais te libérer ! » disent les vaillant-e-s sauveureuses blanc-he-s aux femmes voilées qui ne les ont pas sonné !

« Bouge pas ! Je vais te libérer ! » disent les vaillant-e-s sauveureuses blanc-he-s aux femmes voilées qui ne les ont pas sonné !

Un petit aparté au passage : les Est-Asiatiques ne sont même pas censés vivre en banlieue : iels ont le 13ème arrondissement de Paris ou Belleville ! De toute façon, les Est-Asiatiques sortent de tous les radars quand il s'agit d'analyse du racisme en France.

Dans le genre invisible, il y a aussi les blanc-hes de cette banlieue fantasmée qui – quand on se rend compte de leur existence – sont quasi-systématiquement des victimes de « racisme anti-blanc » endémique dans ces cités-dortoirs.

Je suis moi-même habitante de cette banlieue imaginaire. Tous les stéréotypes listés juste-là me sont donc on ne peut plus familiers. Mon lieu d'habitation n'est pour beaucoup qu'une zone où sont concentrés tout ce qui se fait de pire en terme de criminalité, de dangerosité, d'enfreinte aux droits des femmes et de trafics de drogue (cannabis).

Je dois en oublier.

Globalement, « la banlieue » est vue de façon très restrictive et essentialisante. Si restrictive qu'il est rare de voir ce mot utilisé au pluriel. Il n'y a qu'une banlieue, que ce soit celle de Paris ou celle de Lyon, ne fait aucune espèce de différence. Toutes les zones périurbaines de France ont un seul et même profil, un seul et unique type de population, un seul et unique niveau et mode de vie.
De fait, certaines villes de banlieue sont exclues de la définition commune de ce qu'est la « banlieue » : forcément pauvre et évidemment « étrangère ». Par conséquent, des villes comme Neuilly-sur-Seine, Levallois ou encore Versailles ne sauraient être qualifiées de villes appartenant à la « banlieue ». De même, la « banlieue pavillonnaire » semble incompatible avec l'image de la « banlieue » tout court telle qu'elle est présentée alors qu'une même ville peut avoir des pavillons et des tours les uns à côtés des autres.

Une dernière remarque avant de conclure là-dessus : La Seine-Saint-Denis, c'est 40 villes. Or, dans les médias, ce département est réduit à quelques quartiers dits « sensibles ».

 Rayon de soleil en banlieue trouble

Rayon de soleil en banlieue trouble

Pour résumer, « la banlieue » représente à elle seule tout ce que l'on ne veut pas voir ailleurs. C'est un lieu qui sert d'épouvantail que l'on exhibe dès qu'il s'agit de ne pas parler de certaines problématiques sociales en faisant comme si elles n'existaient nulle part ailleurs. Comme si les viols en réunion n'arrivaient jamais hors des « cités » (et surtout pas dans les sphères de pouvoir), comme si les agressions (surtout les agressions misogynes et antisémites) n'arrivaient jamais ailleurs, comme si le trafic de stupéfiants ne se faisait que dans le 93.

Et comme il s'agit de personnes identifiées essentiellement non-blanches perçues comme éternellement étrangères, les soupçons et accusations allant dans le sens de clichés communément admis envers ces populations prennent d'autant plus facilement que ça flatte l'égo raciste des français-es . Celleux-ci pouvant toujours se rassurer en se disant que : « Nous, français-e-s, blanc-he-s, éduqué-e-s, civilisé-e-s, laïques, ne sommes pas comme Eux, « Blacks » et « Beurs » sauvages, incultes et communautaristes ».

L'image de la banlieue est donc bien utile pour essentialiser et racialiser les lieux désignés et les personnes y vivant pour les rendre seuls responsables de tout ce que l'on refuse de voir en bas de chez soi, à justifier des lois sécuritaires de plus en plus virulentes et radicales et surtout des discours racistes et empreints de mépris de classe de plus en plus décomplexés.

Lire aussi :

La construction médiatique des banlieues de Jean Riviere et Sylvie Tissot pour le site : « Les mots sont importants »

Commenter cet article