Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog d'Émy

Être noire et asexuelle : une double difficulité

11 Août 2015, 16:55pm

Publié par Émy

Je tiens avec ce billet à réfléchir aux liens que existent entre les sujets des mes deux derniers témoignages, en quoi la conjonction entre le racisme, la misogynie et mon asexualité ont joué et jouent encore, dans une certaine mesure, dans mon existence.


C'est une réflexion assez difficile à mener pour moi. D'autant plus difficile que je découvre réellement et décortique tout juste mon asexualité. Contrairement à mon aromantisme (il n'est pas dit que j'en fasse l'objet d'un article soit dit en passant), je n'ai pas eu des années pour me construire avec cette donnée constitutive de mon être.

Et même si j'ai du mal à expliquer les liens pourtant existants entre mon asexualité et ma négritude, je sais qu'ils existent, je peux les percevoir et c'est bien ce flou que je veux dissiper via cet article.


C'est donc à tâtons que j'avancerai ici, parfois maladroitement, parfois confusément je pense mais c'est une réflexion que je tiens à mener pour comprendre un certain nombre de choses et pour préparer mon avenir.

Et l'article de Trudy sur Gradient Lair (c'est en anglais, désolée) : « Compulsory heterosexuality. The myth of uniform heterosexuality and black women » m'aide énormément dans mes réflexions à ce sujet, d'autant plus que je m'y reconnais beaucoup (sauf que je ne suis pas hétéro-romantique et que je me sens pleinement asexuelle), notamment sur les questions que je me pose depuis des mois par rapport à ce qu'implique le « queer ». Je conseille d'ailleurs fortement de lire les commentaires.


La section commentaire de ce blog-ci est d'ailleurs là pour accueillir toute éventuelle question mais sachez que je me réserve le droit de prendre le temps qui me conviendra pour y répondre voire de ne pas le faire et même d'en refuser la publication si je trouve la question trop déplacée. Je n'en suis vraiment plus à ça près !

Être noire et asexuelle : une double difficulité

J'ai confondu mon désir avec le leur

Le lien le plus évident pour moi vient du fait que l'on m'a souvent prêté des caractéristiques censées être spécifiques aux noires à l'époque où je me suis tentée à la sexualité et même un peu avant, quand on a estimé que j'avais l'âge d'entendre ce genre de chose : forcément hétérosexuelle, plus sensuelle, plus « chaude », plus « sauvage », moins « prude »* et j'en oublie. Si bien que malgré mon absence d'excitation (ou plutôt, la disparition totale de celui-ci dès qu'un rapprochement s'opère) et toujours de désir, il m'est très souvent arrivé de jouer maladroitement ce rôle, histoire d'entrer dans des schémas que je ne comprenais pourtant pas le moins du monde. Et j'en ai surpris certains selon que je joue ce rôle malgré ma timidité ou que je ne le fasse pas, malgré que je sois noire. Jamais contents...

*que les blanches j'imagine... C'est classique de la suprématie blanche, surtout chrétienne, d'imposer aux femmes non-blanches / racisées une sexualité « déviante », parfois plus agressive mais toujours au service des hommes.

Ne pas ressentir d'attraction sexuelle ne fait pas de nous quelqu'un de brisé-e

Ne pas ressentir d'attraction sexuelle ne fait pas de nous quelqu'un de brisé-e

J'ai fait face au racisme qui se croit flatteur

Par ailleurs, une phrase que j'ai parfois lue ou entendue quand des mecs pensaient pouvoir me séduire et qui m'a toujours profondément agacée fut : « Je n'ai jamais couché avec une noire ! ».

Si parmi les personnes qui me lisent, il y a des gens qui ont déjà prononcé cette phrase, j'aimerais vous demander : qu'est-ce qui vous passe par la tête quand vous dites une pareille énormité ?! Qu'est-ce que ma couleur de peau est censé changer à mes performances sexuelles ? Est-ce que c'est pour avoir une case à cocher dans les « aventures d'une vie » ou autres « 1 000 choses qu'il faut avoir faites avant de bouffer les pissenlits par la racine » ?

Et je trouvais ça d'autant plus violent que cette phrase me semblait être complètement emplie de cette somme de clichés dont je parlais plus haut voulant que les femmes noires sont plus... disons « actives » lors des relations sexuelles ces clichés desquels j'étais si loin !

Être noire et asexuelle : une double difficulité

Ces clichés ont charrié leurs lots de douleurs

En fait, en tant que noire, il est inimaginable pour certaines personnes que je puisse ne pas être une « chaudasse », ou autre chose qu'un corps sexualisé, qu'une meuf comme on en trouve dans les clips de rap / hip-hop, et ce d'autant plus que je corresponds plus ou moins aux canons occidentaux de « beauté noire » et que ma garde-robe contient un certain nombre de « poum-poum shorts » entre autres jolies fringues qui peuvent me valoir de belles critiques et tentatives de culpabilisations et de dénigrement en bonne et due forme.
Et justement, il est déjà très difficile pour une femme non-asexuelle de faire comprendre que sa façon de se vêtir n'a en aucun cas pour but de plaire aux harceleurs de rue qui adorent pourtant se persuader du contraire (ceux qu'on appelle « drageurs» mais qui ne font quasiment jamais rien d'autre qu'emmerder les personnes qu'ils identifient comme étant des femmes), c'est d'autant plus dur pour une femme ace qui doit en plus faire comprendre ce qu'est le spectre asexuel en contrant les mots « pudibonderie », « coincée », « traumatisme », « thérapie »,  « bizarre » ou autre « t'as pas encore trouvé la bonne personne ».

Alors quand par dessus le marché, on est noire, donc hypersexualisée de fait, se retrouver dans une position diamétralement opposée aux clichés qui nous collent à la peau, c'est très difficile à faire comprendre et même à vivre. Mais c'est aussi valable pour toutes les orientations qui sortent de l'hétérosexualité : quand on est une femme noire, on ne peut être qu'hétérosexuelle.

Être noire et asexuelle : une double difficulité

Je suis noire et (parfois) sexy mais je ne suis ni sensuelle, ni « chaude », ni lascive ou autre. J'aime (plus ou moins) mon corps mais il n'est à la disposition de personne sinon de moi-même.


La sexualisation des corps me met on ne peut plus mal à l'aise de base. C'est d'ailleurs encore quelque chose que je me suis forcée à « corriger » pour ne pas avoir l'air prude. J'ai dû cacher mon malaise face à mes amants que je voyais nus au moment où l'on couchait ensemble, quand je voyais bien qu'ils étaient dans un état d'esprit tout autre.

Et étant donné que je devais faire semblant d'être super excitée et parfois de prendre du plaisir (même si mon corps n'avait pas envie de suivre en toute logique...), les relations sexuelles m'ont toujours demandé énormément d'efforts ; surtout que je cherchais aussi à comprendre ce que voulait et attendait mon partenaire du moment.

Du coup, mon corps ne m'appartenait plus vraiment, voire plus du tout. Il ne m'appartient réellement que depuis peu d'ailleurs. Et maintenant que je ne compte plus avoir de relations sexuelles avec autrui, j'ai enfin l'impression de le posséder pleinement, de pouvoir contrôler et surtout de maîtriser ma sexualité en dehors des normes imposées et d'être enfin libre.

Parce que ce que n'est pas parce que je suis asexuelle que je n'ai aucune forme de sexualité. J'y trouve mon compte et n'ai jamais été aussi satisfaite.

Il était temps !

 

Pour terminer, je tiens à partager cet autre texte, très éclairant, très en anglais encore une fois et j'en suis navrée mais il vaut vraiment le coup d'être lu pour compléter ce que j'ai tenté de développer ici.

Commenter cet article

Cramazouk 22/10/2015 23:35

Merci d'avoir partagé là-dessus, ce type de témoignage est sans doute trop rare.

Grussie 08/09/2015 21:10

Merci pour cet article et courage à toi ! <3

Ericka BAH 04/09/2015 01:12

Bonsoir, je découvre et vous remercie pour cet intéressant moment .